
Lucie, Antoine et Clara regarde les alentours d'un immeuble avec l'aide de google maps.



Lucie, Antoine et Clara regarde les alentours d'un immeuble avec l'aide de google maps.
SQUATTER
OU HABITER LIBRE
APPROCHE &
INTRODUCTION AU SQUAT
Cette série photographique est extraite d’un travail au long cours sur le squat. Dans un souci d’anonymisation, les noms des personnes et des lieux ont été modifiés.






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• APPROCHE
« Ils voulaient me faire comprendre que la seule manière de véritablement apprendre quelque chose est de l’apprendre en le découvrant par soi-même. Connaître une chose demande de croître en elle et de la laisser croître en soi, de telle manière qu’elle devienne une partie de ce que l’on est. […] La simple possession d’informations ne suffit pas à l’élaboration d’une connaissance. »
— Tim Ingold, Faire (2017)
Entre 2011 et 2017, j’ai côtoyé le milieu squat d’une grande métropole française, et j’ai habité dans six de ces lieux, dans le but d’en documenter le quotidien.
Au départ, ma démarche se revendiquait d’un journalisme assumé comme ultra-subjectif. Avec le temps, et au gré des rencontres, mon travail s’est rapproché d’une approche inspirée des sciences sociales, notamment l’observation participante telle qu’elle a été décrite et pratiquée par Douglas Harper et Tim Ingold.
L’objectif n’était pas seulement de produire des images, mais de comprendre ce que signifie vraiment squatter.
En squat, le savoir se transmet majoritairement à l’oral. Le milieu est donc très sensible aux changements de ses acteurs. Des lieux ferment, d’autres ouvrent, les acteurs du milieu squat le quittent et d’autres le rejoignent. Et avec eux les règles se rediscutent.
• INTRODUCTION AU SQUAT
« Respectueux de la loi, mais constatant qu’elle est violée par la police au service des propriétaires, je ne quitterai ces lieux que contraint par la force. »
— Georges Cochon, barricadé chez lui et assiégé par la police lors d’une action contre les expulsions, France, début du XXe siècle.
Le mot squat est un anglicisme issu de to squat (s’abaisser, s’accroupir). En français, il désigne aussi l’occupation illégale ou informelle de bâtiments ou de terrains. Le squat, en tant que pratique politique, consiste à se réapproprier un espace vacant, pour y vivre, y développer des activités culturelles, y organiser de l’entraide ou y mener des luttes.
L’utilisation du terme squat pour désigner l’occupation d’un espace sans en être propriétaire est, dans la plupart des cas, péjorative. Par exemple : squatter un hall d’immeuble.
Déterminer les origines exactes du squat est complexe, car l’occupation informelle d’espaces a probablement existé depuis que la notion de propriété est apparue. On peut ainsi considérer que le squat, c’est-à-dire le fait que des individus mettent en avant le droit d’usage avant celui de la propriété privée, soit aussi ancien que la propriété privée elle-même.
Au début du XXe siècle, faire passer le droit d’usage avant celui du droit à la propriété devient en France un geste politique très visible avec Georges Cochon, souvent présenté comme l’un des premiers défenseurs du droit au logement. Il impulse une dynamique d’action directe contre les expulsions, notamment avec ce qu’il appelait les déménagements à la cloche de bois, qui consistaient à couvrir la fuite des locataires qui ne pouvaient plus payer leur loyer, en organisant du barouffe, à les aider à partir discrètement pour éviter la saisie.
Un siècle plus tard, des collectifs comme Jeudi Noir peuvent apparaître comme des héritiers de cette lutte. Ils partagent avec ces luttes précédentes la volonté de rendre public un rapport de force, en utilisant l’occupation comme action directe, afin de montrer l’absurdité du nombre de logements vacants face à celui des personnes à la rue. Dans cette forme contemporaine, le squat se déploie majoritairement dans les villes, sur fond de crise du logement, de spéculation immobilière, de vacance de logements et de gentrification. Il met à nu une question simple et explosive. Qu’est-ce qui prime dans nos villes occidentales. Le droit de propriété ou le droit d’usage. Et, au passage, qui a vraiment droit à la ville.
« Hier, avec Buck, on était posés sur les berges et là... On a vu une barque! UNE BARQUE! Du coup, on a chargé nos 8.6. Et on a squatté la barque. Vous nous auriez vus! Voguer au nez des bourgeois assis sur les quais... De vrais PIRATES! »
— Propos entendu dans un squat à Lyon en juillet 2014
Pour certains squatteurs, le squat est un outil, une tactique, et non un but en soi. Ceux-ci, en se référant à la piraterie, renvoient à la création de communautés utopiques en dehors de la société et de ses lois, des espaces d’autonomie. Cette filiation fait écho à l’idée d’Hakim Bey et de ses TAZ, Zones d’Autonomie Temporaires, des poches de liberté arrachées au contrôle, vécues intensément mais toujours éphémères, menacées par l’expulsion, l’épuisement ou la récupération. À ce titre, beaucoup de squats peuvent être compris comme des TAZ «physiques» : des lieux où l’autonomie se fabrique dans le concret, jour après jour, qui apparaissent puis disparaissent.
C’est aussi pour cette raison que le squat est souvent proche, parfois même très proche, des milieux anarchistes et libertaires. Parce qu’on y retrouve fréquemment des pratiques et des valeurs associées à ces courants, comme par exemple l’autogestion, la solidarité, l’action directe, le refus des hiérarchies imposées, la mutualisation des moyens, la critique des logiques marchandes et la remise en question des dogmes politiques et religieux.
Le squat agit alors comme un laboratoire politique. L’autogestion n’y est pas un slogan ou une vague théorie, c’est une pratique quotidienne. En exemple, l’inscription que j’ai vue à plusieurs reprises écrite au-dessus de l’évier dans la cuisine de plusieurs squats : «Tout le monde veut faire la révolution ! Mais personne veut faire la vaisselle.» Ici l’autogestion n’est pas une vague théorie utopique, elle se joue dans le quotidien, jusqu’aux tâches les plus simples comme d’entretenir des espaces.
Ces lieux sont par nature éphémères : ils peuvent durer quelques jours, quelques mois, parfois plusieurs années, mais restent menacés d’expulsion ou de normalisation. Et c’est aussi ce caractère provisoire qui fait leur force : le squat est expulsé, ses membres changent, la dynamique renaît ailleurs, s’adaptant au contexte dans lequel il existe, en perpétuelle rediscussion des normes et des règles.
Mais alors le squat abolit-il vraiment la propriété privée ? Si le squat remet en question la propriété, un squat appartient-il à tout le monde ? Et surtout : est-ce que habiter en squat, c’est habiter libre ? Libre des dogmes politiques et religieux, libre des déterminismes sociaux, libre des hiérarchies, de genre comme de classe ?